Samedi 16 janvier
Musique : Igor Stravinsky (Apollon Musagète et Orpheus) - Heinrich Ignaz Franz Biber – extraits des Sonates du rosaire - Peter Blegvad et Andy Partridge – extraits de l’album « Orpheus the Lowdown »
Chorégraphie, costumes et conception des lumières: John Neumeier
Direction musicale : Simon Hewett - Violon : Rüdiger Lotter - Orchestre philharmonique de Hambourg
Orphée : Alexandre Riabko ; Apollon, son père : Carsten Jung ; Calliope, sa mère : Lucia Solari ; Hermès : Peter Dingle ; Eurydice : Carolina Agüero
Après avoir créé – au bas mot – 200 ballets, John Neumeier est toujours d’une incroyable inventivité. Le chorégraphe fait d’Orphée un violoniste. Aussi la soirée a-t-elle deux héros : Rüdiger Lotter le musicien, et Alexandre Riabko le danseur. L’âme de l’artiste navigue entre les deux, l’éloquence de l’archet redonnant vie au corps, ou la danse mettant en branle la caisse de résonance en bois.
Apollon fait naître son fils à la musique, et sa mère Calliope lui transmet l’inspiration. Descendu sur terre, Orphée joue dans la rue, rencontre bientôt le succès et l’amour. Eurydice lui fait don de sa tendresse. Dans un mouvement d’une infinie douceur, elle le choisit et le fait sien. Sa disparition plonge l’artiste dans le désespoir et la débauche. Avant de partir pour l’enfer, il tombe dans les bas-fonds, sur fond de musique rock. Le voilà aux prises avec six prostituées aux fourrures délicieusement vulgaires. C’est alors que s’élève, moment bouleversant, la passacaille de Biber, qui sonne comme une renaissance. La mélodie séduit les arbres et les rivières, qui mènent Orphée – accompagné d’Hermès – dans l’autre monde.
On connaît la suite, on entrevoit la fin. On imagine un pas de deux de retrouvailles, et puis encore la séparation, irrémédiable. On les aura. Mais il y a plus : Neumeier n’hésite pas à faire faire danser ses solistes derrière une plaque de plexiglas, créée des jeux de lumières irréels et des ambiances ouatées. Il impose aussi des mouvements de bras, perpendiculaires ou saccadés, qui ne font ni ne sont « jolis ». Car la mort et la douleur pourraient-elles l’être ?
Il y a beaucoup à entendre, à voir et à penser. Comme souvent, le chorégraphe de Milwaukee fait preuve d’un goût musical très sûr, et d’une intuition dramatique extraordinaire. Qu’on pense, dans la Dame aux camélias, à Chopin et à la destinée en miroir de Manon et de Marguerite. Dans Orpheus, les choix musicaux (principalement Apollon musagète en première partie, et Orpheus durant la seconde) font toujours mouche. Et certaines images sont superbes. Ce ne sont parfois que des détails, comme l’instant où la pute au bon cœur refile par pitié son renard à Orphée. De multiples trouvailles enchantent et serrent le cœur : la manière qu’a Eurydice de marcher, comme sur des œufs, d’effleurer d’une caresse le profil de l’aimé, ou encore ses convulsions quand elle meurt une deuxième fois.
Orphée revient sur terre, mais le fil est brisé. Sa musique, qui avait réussi à faire le lien avec la mort, ne fait plus recette. L’expression de son désespoir est un peu répétitive – beaucoup de tours –, et peut-être un brin conventionnelle. En tout cas, dit le synopsis, « le public abandonne l’artiste» et Orphée finit « seul ».
Pourtant, la scène finale – et c’est un mystère que je n’ai pas percé – le montre très entouré. Elle laisse à penser qu’il s’évanouit dans les limbes – on retrouve les « passeurs » vers l’enfer de la première partie, simplement vêtus d’une autre couleur –, qu’il ne sera plus ni sur terre ni dessous, mais dans un entre-deux. On peut aussi croire que le retour aux limbes est un retour à l'adolescence – Apollon et Calliope reviennent, et avec eux des échos du pas de trois initial. Orphée ne serait-il chez lui, au fond, que dans le passage entre les deux mondes, ni Dieu ni homme, ni enfant ni adulte ?
À l’origine, le rôle d’Orpheus devait être tenu par Roberto Bolle. La star milanaise s’étant blessée, c’est Otto Bubeníček qui a assuré les représentations du mois de décembre. Du coup, la distribution n°2 échoit à Alexandre Riabko. Ce danseur a un sourire naïf et juvénile. Il paraît gracile, presque fluet, à côté du bodybuildé Carsten Jung, mais je ne le trouve pas toujours très expressif. Les pieds et les jambes de Carolina Aguëro sont une merveille, en revanche je n’ai pas été enthousiasmé par ses bras. Il s’agit d’excellents danseurs, mais je n’ai pas ressenti le déclic de bonheur du spectateur quand la maîtrise technique fait place à l’émotion pure. Pour aller plus loin, il aurait sans doute fallu voir la pièce deux fois, ou – mieux encore – avec Bubeníček et Hélène Bouchet, dont on peut deviner la puissance d’incarnation dans la vidéo promotionnelle du spectacle. Le corps de ballet hambourgeois est d’une belle prestance. Manque de soleil oblige, ils ressemblent presque tous à des cachets d’aspirine. La réalisation musicale - direction, orchestre, pupitres solistes - est remarquable.
[Pour avoir une idée d'Alexandre Riabko, on peut le découvrir dans le pdd au noir de La Dame, avec Isabelle Ciaravola. C'est surtout elle, il me semble, qui est admirable. On pourrait se contenter de regarder ses pieds pendant 10 mn]
