On célébrera dans quelques jours le 80e anniversaire de Sir Kenneth McMillan. Pour saluer la mémoire du chorégraphe britannique, qui succomba en 1992 à une crise cardiaque dans les coulisses de Covent Garden, pendant une représentation de Mayerling, un symposium s’est tenu il y a quelques semaines à Londres. Il n’y avait pas de meilleur endroit pour passer un dimanche raisonnablement pluvieux de novembre.
Nous sommes dans les locaux de l’Imperial College, quelques centaines de mètres au sud de Hyde Park. C’est la peintre Deborah McMillan, veuve de Sir Kenneth, qui distribue les badges. Monica Mason, directrice du Royal Ballet, se charge de répartir la colophane sur le sol. Il y a là tous les fidèles, les historiques, des amateurs de toujours et ceux de la semaine dernière, d’anciens et de futurs danseurs. On reconnaît des gloires du Royal Ballet des années 1990, dont Viviana Durante et Michael Nunn, mais aussi les vedettes d’aujourd’hui, comme Edward Watson, qui se cache au fond de l’amphi pour papoter tranquille avec des copines, ou José Martín, qui porte des lunettes quand il n’est pas sur scène…
On est au chaud, entre amis et admirateurs du « old man » de Deborah. Mais au-delà de l’émotion, palpable même si discrète, et de l’hommage, chaleureux et apaisé, il s’agit de porter un regard neuf sur McMillan, de mieux le comprendre. Et le message est aussi pour l’extérieur : la volonté de donner sa juste place à une œuvre pas toujours bien accueillie, et parfois sous-estimée, affleure ça et là. La journaliste Nathalie Weed, qui anime la journée avec vivacité et pertinence, le dit sans ambages : quand elle était jeune journaliste à la BBC, il était de bon ton de dénigrer Sir Kenneth. Sans doute était-il trop classique dans son langage pour les novateurs. Et comme il était aussi trop novateur dans son propos aux yeux des traditionalistes, il a dû se sentir plusieurs fois bien seul.
Jan Parry, qui vient de publier une biographie en forme de pavé (« Different Drummer : the Life of Kenneth McMillan »), a la gentillesse de nous donner un petit résumé. Elle nous raconte l’enfance modeste du chorégraphe (« He is the original Billy Elliot »), la mort de sa mère quand il était enfant, celle de son père quand il avait 17 ans, le trac qui lui fera abandonner la scène au profit de la chorégraphie, les crises d’angoisse, l’alcool et les tranquillisants, la rencontre avec Deborah en 1972, la création et ses doutes. On comprend que McMillan a voulu faire entrer le ballet classique dans le monde contemporain, et que bien des thèmes qui parcourent son œuvre – la guerre, la violence, la perte de l’innocence, la claustrophobie, la folie et la mort – comme son intérêt pour les marges de la société entrent en résonance profonde avec sa vie.
La journée s’intitule « Kenneth McMillan’s Choreographic Imagination and Psychological Insight », et comme elle est organisée en partenariat avec The Institute of Psychoanalysis, un panel de spécialistes du divan fait son miel de tous les extraits de ballet qu’on lui montre. On regarde un pas de trois de Manon, des scènes de Mayerling et de Gloria, avant d’écouter poliment leurs commentaires. Il y a celui pour qui le complexe d’Œdipe est la clef qui ouvre toutes les portes, et celle qui, après moult recherches, explique des tas de choses par les relations de Kenneth avec sa mère et son frère. Ça fait mouche une fois sur deux, mais en gros, on a vu et compris ce qu’ils nous disent si longuement.
Le metteur en scène de théâtre Nicholas Hytner a d’ailleurs l’humilité de l’avouer, dans une intervention aussi courte que réussie : lorsqu’il a travaillé avec McMillan pour Carousel, il a été bluffé par la capacité du chorégraphe à montrer par le mouvement, en cinq minutes, l’équivalent de trois heures de texte. Cela le laisse sans voix, aujourd’hui comme hier.
Monica Mason vient livrer ses souvenirs. Elle résume, d’une phrase sur la différence entre Ashton et McMillan, un pan entier de l’histoire du Royal Ballet : « Frederick aimait la beauté par-dessus tout. Kenneth aimait la réalité, même affreuse». Elle explique aussi son expérience de jeune danseuse propulsée à 21 ans dans un rôle de soliste (l’élue du Sacre du printemps) dont elle maîtrisait à peine les enjeux émotionnels. C’est bien cela que le chorégraphe cherchait, comprend-elle aujourd’hui : il voulait saisir l’innocence plutôt que la compréhension des danseurs, travailler avec les corps plutôt qu’avec l’intellect.
Birgit Keil et Vladimir Klos, du Ballet de Stuttgart, témoignent dans le même sens durant une séquence sur la méthode créative de McMillan, qui les avait choisis en 1981 pour créer un pas de deux pour Granada TV. Une passionnante vidéo, jamais diffusée, montre le chorégraphe en train de modeler, tout en douceur, le mouvement sur le visage, les bras et les jambes des solistes.
Edward Watson, Cindy Jourdain et Iohna Loots dansent pour nous deux scènes de Mayerling : le pas de deux entre Rudolf et sa mère, et la nuit de noces avec Stéphanie, d’une intensité à couper le souffle. Ce devait être une master class de Monica Mason, mais c’est parfait, il n’y a rien à corriger. Il y a en revanche plus de boulot pour Wayne Eagling, directeur de l’English National Ballet, qui fait répéter le pas de trois de Manon (celui où Lescaut vend littéralement sa sœur à Monsieur G.M.) à Begoña Cao, Fabian Reimair et Antony Dowson. On adapte le mouvement à la morphologie des danseurs, on étudie les alternatives pour sauver le dos de Dowson (qui n’a plus 20 ans depuis longtemps), mais la méthode la plus difficile est plus vraie et plus belle.
Clement Crisp, critique de danse canonique du « Financial Times », remet les pendules à l’heure : McMillan avait le sens du théâtre, ses ballets narratifs recèlent une profondeur psychologique remarquable, mais ce sont surtout de magnifiques chorégraphies, et pas seulement des œuvres à message, argumente-t-il avec verve.
Après l’exploration du langage, des méthodes créatives, des audaces thématiques du chorégraphe, et de ses relations difficiles avec l’institution, la journée se termine sur une note aiguë, avec « The Judas Tree », le dernier ballet achevé de McMillan, qui comporte une scène de viol collectif. On pourra revoir cette œuvre qui, fait penser à West Side Story pour le côté « street », et à MC 14/22 (Ceci est mon corps) pour les résonances bibliques, à partir de mars 2010 – avec Elites Syncopations et Concerto, pièces moins stridentes – au Royal Opera House. En attendant, j’encourage tout le monde à s’intéresser à un répertoire finalement assez peu connu en France.
Le site officiel sera mis en ligne le 11 décembre (date de l’anniversaire du chorégraphe). Il devrait comporter des extraits du symposium.
Les archives du Symposium permettent de se faire une idée des débats et comportent une liste complète de participants.
Je renvoie aussi à la fiche biographique du site Danser
Le documentaire "Out of Line", réalisé par la BBC en 1989, et qui comporte à la fois de longues séquences de témoignage du chorégraphe, et de nombreux extraits de ballets, figure en bonus du DVD "The Prince of the Pagodas" (avec Darcey Bussll et Jonathan Cope).
